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Agenda 2010
     
Pauvre pauvre pauvre princesse

On ne présente plus cette boule
24 décembre 2010. Ce n'est sûrement pas sur un méchant coup de tête que le héros national Zinédine Zidane a apporté son soutien à la candidature de l'Emirat du Qatar à l'organisation de la coupe du monde de football de 2022. C'est tellement réussi que le Qatar, ce petit pays dont la famille royale est si pauvre, a été retenu ... Quelle générosité, ce Zidane, notre héros national. Quel désintéressement. Le Mondial 2022 y sera organisé, au Qatar, et la presse* m'apprend que cet Emirat dont la famille royale est si pauvre va construire trois stades de plus de quarante-cinq mille places chacun entièrement climatisés pour vaincre la chaleur torride du désert : tandis que la température sous abri atteindra 40 à 45 C°, les joueurs et les spectateurs profiteront d'un petit 22 C°. Un modèle d'économie énergétique : le Qatar n'est pas seulement un pays dont la famille royale est pauvre, c'est une nation écologiste en diable.
    Vous vous demandez, aimable lecteur, pourquoi je répète à l'envi que la famille royale qatarie est pauvre. C'est qu'une famille royale qui se respecte emploie nécessairement du personnel pour s'occuper de toutes les viles affaires domestiques. Mais une famille royale qui n'a pas plus de quoi régler les gages de ses gens que Don Juan ceux de Sganarelle doit être bien pauvre et à plaindre, non ? Jugez-vous même, aimable lecteur :

COUR NATIONALE DU DROIT D'ASILE
Séance du 15 septembre 2009
Lecture du 6 octobre 2009
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N° 627097 devenu 08007574
Mlle H--

REPUBLIQUE FRANÇAISE
------------
AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS
LA COUR NATIONALE DU DROIT D'ASILE
(7ème division)

Vu le recours n°627097 devenu 08007574, enregistré le (...) [etc.]

Considérant que les multiples pièces du dossier (...) permettent de tenir pour établi que Mlle H--, qui est de nationalité éthiopienne, est partie mineure au Qatar où elle s'était vue promettre un poste d'employée de maison ; qu'à son arrivée, son passeport lui a été confisqué et qu'elle a travaillé sans être rémunérée pour la belle-soeur de l'Emir du Qatar, la princesse Al Thani ; qu'elle travaillait seize heures par jour sans bénéficier de congés et était logée et nourrie dans des conditions dégradantes ; que le 4 juin 2007, elle a accompagné la princesse lors d'un voyage en France et a été hébergée dans les propriétés de la famille royale, à Paris ainsi qu'à côté de Deauville ; que le 15 août 2007, elle s'est enfuie de la résidence proche de Deauville avec deux autres employées domestiques éthiopiennes ; qu'elle a été hospitalisée en raison des douleurs et contusions dont elle souffrait, consécutives aux traitements endurés ; qu'elle a porté plainte contre la princesse qatarie pour mauvais traitements et mise en esclavage et a demandé l'asile ;

Considérant que la requérante a été victime de traitements dégradants et réduite à la condition d'esclave ; qu'elle a porté plainte contre son employeur ; que cet employeur étant membre de la famille royale quatarie, il dispose d'une influence et d'une autorité de nature à lui faire craindre avec raison d'être exposée, en cas de retour en Ethiopie où elle a été recrutée à travers une agence de placement qui connaît sa famille et serait en mesure de la retrouver aisément, à de tels traitements inhumains et dégradants sans pouvoir se prévaloir utilement de la protection des autorités éthiopiennes ; (...)

DECIDE

(...)

article 2 - Le bénéfice de la protection subsidiaire est accordée à Mlle H--

(...)

    Pauvres gens, non ? Obligés de réduire en esclavage des plus miséreux qu'eux, et de les maltraiter encore. On les plaint.
    Evidemment, le jugement ci-dessus n'a rien d'une fiction : si j'ai masqué le nom de la victime, c'est parce que j'espère qu'elle se reconstruit quelque part et que ce processus n'a nul besoin d'une quelconque publicité. Mais que ceux qui doutent de la véracité du fac-similé ci-dessus me demande une copie du jugement, je me ferais un plaisir de leur adresser, ou, mieux, qu'ils demandent à la CNDA.
    Vraiment, Zinédine Zidane a fait un bon choix : la famille royale qatarie méritait bien que l'on redorât son blason, la pauvre. Mon estime pour tous ces gens, héros national désintéressé et famille royale qatarie, va grandissant.
    On va encore dire que j'ai mauvais esprit. Là-dessus, je vous souhaite un joyeux Noël.

* Par exemple, La Dépêche le 3 mai 2010.

 
Un Jimmy Page en herbe

20 décembre 2010. J'étais en train de préparer un repas à la cuisine, Sacha et Colin jouaient tranquillement dans leur chambre, ou lisaient ou je ne sais. Soudain, j'entendis une petite voix chanter au salon, fredonner plutôt ou, comme disent les compositeurs, chanter en yaourt, moi je dis en indien mais ça revient au même, bref un texte inintelligible dont la seule vertu est de coller à une musique en construction, en train de s'inventer, de se chercher. En effet, la ligne mélodique était accompagnée d'un instrument dont les notes improbables pétillaient. Interdit, je restais à écouter cette petite merveille à l'harmonie pourtant un rien boîteuse puis glissais discrètement un oeil vers la source et découvrais mon Nino, trois ans, quatre en février prochain, installé dans un des fauteuils du salon et occupé à former des notes sur le ukulele dont les enfants ont un usage autorisé sans limite (les autres me sont réservés ...) tout en ajoutant un chant de son cru. Une petite merveille, j'ai dit, je ne reviens pas dessus.
    Ces derniers temps, Nino est particulièrement attiré par le ukulele. Il faut dire, l'instrument fait intégralement partie de

sa culture personnelle et même au delà : pendant des années, dès que Nino a su se tenir assis dans son bain, j'ai accompagné ce moment souvent commun avec Sacha de quelques morceaux de uke, l'instrument idéal à trimballer partout compte tenu de sa taille. Jouer du ukulele et chanter en s'accompagnant de cet instrument cher à George Harrison est ainsi une évidence pour Nino. Lorsque, par hasard, je ne prenais pas un uke à la salle de bains, Nino le réclamait et m'intimait de corriger cette faute impardonnable.


Colin aux claviers, Nino au uke, Sacha à la batterie

    Au reste, lors des boeufs que mes trois derniers garçons improvisent régulièrement à la maison, Nino s'empare désormais plutôt du ukulele que de n'importe quoi d'autre et prend en jouant des attitudes dignes des guitar heroes de mes plus jeunes années, un Jimmy Page en herbe. Tordant.

     
Dommages et intérêts

Photo de Sacha, 4 décembre 2010
16 décembre 2010. Sacha vient d'avoir six ans, le 3 décembre dernier. Ce vendredi soir-là, je lui ai offert un appareil photo. Pendant tout le week-end, il a brûlé trois jeux de piles et n'a pas cessé de shooter tout ce qui bouge et ne bouge pas, vérifiant son travail au fur et à mesure, supprimant certaines images, ne conservant que les meilleures selon son goût - et, pour un bout de cet âge-là, je suis sincèrement impressionné (wouaf wouaf). Au rang de ce qui ne bouge pas, il a figé les deux flacons que m'avait offerts Géraldine, à la recherche que j'étais de deux récipients susceptibles de contenir l'huile et le vinaigre des

villégiatures louées, par exemple. Et il a bien fait d'immortaliser la chose car, quelques instants plus tard, voulant avec gentillesse apporter une chaise à la cuisine pour Géraldine, Colin bouscula la baguette de pain que l'on voit sur le cliché et celle-ci emporta les deux flacons dans l'élan, patatra, par terre, mille morceaux. Colin catastrophé, figure décomposée à me nouer le ventre, ses deux mains sur le visage, en état de sidération, comme si les Twin Towers étaient en train de s'effondrer sous ses yeux.
    Géraldine fut la première à essayer de rassurer mon fils et banaliser l'événement, c'est tant mieux car Colin connaissait la provenance des flacons et le poids dût lui en paraître d'autant plus lourd. Rien de grave de toutes les façons. D'une part, comme disait ma chère arrière-grand-mère Albertine, ceux qui ne font pas la vaisselle ne risque pas de casser une assiette, d'autre part, les flacons seront remplacés à l'identique l'après-midi même, l'épicier qui les vendait en disposant d'une kyrielle.
    N'empêche, en quittant ce même jour le groupe thérapeutique auquel Colin participe une fois par mois*, il me tendit dans la voiture un paquet, cadeau qu'il venait de recevoir à l'occasion de cette fin d'année, une bougie ornée, genre déco de Noël. Et de me dire : - "C'est pour toi, c'est pour réparer ce que j'ai cassé." Colin ne serait pas si allergique aux bisous, comme il le dit lui-même, je lui en aurais collé mille gros comme ça. J'ai dû me contenter de serrer sa main contre mon coeur, et il s'est laissé faire, ce qui n'est pas si mal.
    Ce n'est pas que l'accident valait vraiment de tels dommages et intérêts mais j'étais tellement touché de ce geste, d'abord, et satisfait ensuite de voir intégré ce principe qui m'est si cher que peu importait. En effet, à mes yeux, la sanction d'un acte répréhensible ou conséquent d'une négligence est bien moins important que la réparation des dommages éventuels qu'il a causé. Cependant, accepter d'être puni ou dédommager ne réclame pas du tout les mêmes capacités ni, surtout, n'emporte le même degré d'empathie. Venant d'un enfant autiste, naturellement, en résultat de ce que je tente de lui apporter, une telle posture est une douce récompense qui rend bien aise d'être papa.
    La bougie trône au beau milieu du salon.

* Ce groupe, animé par un psychologue, rassemble des enfants autistes tous atteints du syndrome d'Asperger. Ce travail, qui permet aussi à des parents d'échanger, est organisé et pris en charge par une association locale qui se démène pour trouver des fonds - j'apporte ma modeste contribution. Colin apprécie énormément de participer, rencontrer ces enfants et partager avec eux.

     
Retour aux mots sauvages

7 décembre 2010. Il est électricien mais, dans ce grand groupe de télécommunications qui n'est jamais nommé, entreprise nationale historique bientôt secouée par une vague de suicides de ses salariés (les machines ont cela de supérieur qu'elles ne se tuent pas elles-mêmes, elles), à cinquante ans il n'est plus utile en tant que, alors il est déplacé sur un plateau sédentaire, il répond désormais aux clients et s'appelle Eric nonobstant son identité véritable, il vend des services de téléphonie et devient donc téléopérateur, ses mains vont peu à peu devenir douces et blanches. Oublier les fils à dénuder et les électrodes à sertir. C'est maintenant de ses oreilles et de sa voix dont il a besoin, et des yeux afin de suivre et appliquer les protocoles inscrits sur l'écran :
- X (nom de l'entreprise), bonjour, Eric, que puis-je pour votre service ?
- Bonjour, j'ai un renseignement à vous demander.
- Nous allons regarder ça ensemble, vous êtes bien monsieur / madame / mademoiselle X ? Vous habitez bien numéro / nom de rue / ville ?
    En respectant les scripts qui lui sont imposés, en

renonçant à l'habileté de ses mains, en adoptant un prénom qui n'est pas le sien véritable, il quitte l'humanité. Un jour, une interlocutrice* lui assène : "Une dernière chose, Eric : si vous passez à la boulangerie Au Bon Pain dans la ville qui s'affiche sur votre écran, vous verrez comment on fait pour servir des clients en chair en en os. Et sachez que je ne vous salue pas ce soir, Eric, je ne dis pas au revoir aux robots."
    Eric échappera à la réification totale. Ce n'est pas la course qu'il pratique avec assiduité qui le sauvera finalement mais la transgression. Mise en scène subtile d'une certaine violence au travail et révélateur des modes de consommation induisant des modes de communication mécanicisés et dépourvus d'empathie, le roman de Thierry Beinstingel explore une nouvelle fois le langage et les relations humaines à partir d'expériences que l'on devine au moins en partie autobiographiques. C'est que, comme Eric, l'auteur court et habite dans cette ville-là, "il passe sur le quai, juste en face du nouveau cinéma, où le bras du canal s'évase et se sépare en deux pour englober comme une île le centre nautique" : il s'agit de Saint-Dizier, au nord de la Haute-Marne. La ville n'est pas plus nommée que l'entreprise qui emploie Eric mais on la reconnaît bien à quelques détails dont l'un ne peut pas tromper : une librairie localement essentielle y a bien été baptisée l'attente, l'oubli, évidente référence à Maurice Blanchot. Ce lieu est une pépinière de talents défrichant tout ce qui touche à la culture bragarde** au sein d'une association locale, L'entre-tenir, d'André Breton qui fut infirmier dans la ville pendant la première guerre mondiale à la mémoire ouvrière de la cité en passant par Saint-Dizier-Le-Neuf, première ville nouvelle de France à la fin des années cinquante et le tout début des années soixante, aujourd'hui devenue le quartier du Vert-Bois.
    Je ne suis pas tout à fait le seul à avoir accroché à ce texte prenant, la presse a multiplié les articles élogieux sur ce bouquin hors de l'ordinaire et il a franchi les différentes sélections qui mènent au Graal, à savoir le prix Goncourt, mais n'a finalement pas été retenu dans le dernier carré, les quatre survivants. Le lundi 8 octobre, le prix était décerné à Michel Houellebecq pour La carte et le territoire (Flammarion). Dommage. (Mais ne soyons pas naïf.)
    Déception parce que la littérature n'a rien à gagner à un prix décerné à un auteur reconnu ô combien, qui avait déjà vendu des dizaines de milliers d'exemplaires de son livre avant le 8 octobre, cent quatre-vingt mille je crois. Il ne s'agit pas de discuter des mérites de La carte et le territoire mais de ceux d'un jury qui n'a pris aucun risque, pas le moindre, et a préféré une valeur sûre. Quand en plus, le 9 octobre sur France Inter, j'entendais Houellebecq déclarer que son texte était très en dessous des épîtres de Saint Jean, trois courts textes écrits au début du second siècle en grec (je doute fort que Houellebecq ait lu autre chose qu'une traduction) ..., j'avais le sentiment d'une vaste fumisterie. A tort ou à raison. Ce que les gens peuvent être sensibles aux récompenses, honneurs et autres médailles, c'est dingue. (J'en connais qui n'hésitent pas à fouler leurs idées aux pieds pour une Légion d'Honneur et lèchent la main honnie hier qui épingle la médaille aujourd'hui, débiteur à bon compte aux valeurs de pacotille).
    Déception parce que Thierry Beinstingel aurait mérité la notoriété dont Houellebecq est gavé car c'est la littérature qui en aurait profité : lecteurs supplémentaires et plaisir démultiplié en conséquence, opportunité accrue de publications à venir ...
    Je ne peux pas dire que je connaisse Thierry Beinstingel : après en avoir convenu par téléphone, il a débarqué un jour dans mon bureau pour quérir des copies des trois Tentatives disponibles de mon ami Philippe Didion, repérées ici sur son blog. Nous avons échangé plus tard quelques fois par courriers électroniques (il répond toujours, sa courtoisie et sa gentillesse sont exquises), notamment le jour où il a découvert sur le présent site que la stèle marquant l'instant du rebrousse chemin de ses courses à pieds à cet endroit de la ville indiquait en fait le lieu d'un accident de la route qui valut des lignes dans les journaux du temps et dont je parle dans un de mes billets le 4 août 2009***.
C'est tout.
    N'empêche, j'aurais bien aimé que ce soit un futur Goncourt qui ait un jour poussé la porte de mon bureau pour récupérer ces fameuses copies. J'espère que ce n'est que partie remise.
    Thierry Beinstingel tient un des plus anciens blogs de la toile : Feuilles de route. A suivre ! Parce que l'homme a de l'épaisseur.

* Il me plaît de penser qu'il s'agit d'une femme mais le texte ne permet pas de reconnaître le sexe de l'appelant, en fait. Déshumanisation complète, jusqu'à l'appartenance sexuelle.
** Bragard-e : n. m., habitant-e de Saint-Dizier. Adj., relatif à la ville de Saint-D
izier.
*** Extrait : Le président de Renault Pierre Lefaucheux, celui-là même qui inspira et organisa la conception de la voiture, se tua au volant d'une Frégate le 11 février 1955 en dérapant sur une plaque de verglas à Saint-Dizier (Haute-Marne). Une plaque commémore l'événement à l'endroit même.

     
Agenda de novembre 2010
 

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